court-métrage d'animation

Le Dernier Voyage

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs
Une vie,
La vie,
À se partager.

Paul Éluard, Le Phénix, « Et un sourire »

Synopsis

La vie est belle parce qu’elle est triste et joyeuse à la fois : c’est ce que découvre Vincent en embarquant dans son taxi une petite vieille qui, comme ça, ne paie pas de mine. C’est son dernier voyage – un voyage qui ne sera pas une ligne droite vers un terminus, mais une promenade pleine de détours à travers les souvenirs de toute une vie.

Le Film

La vie est belle, malgré tout. Malgré les chagrins, malgré la vieillesse, malgré la mort. Elle est belle parce que le noir et blanc côtoie la couleur. C’est la conviction de Suzanne, au moment d’embarquer pour un dernier voyage en taxi. Sa destination, c’est un centre de soins palliatifs. Mais qu’importe.

En montant dans le taxi de Vincent, Suzanne lui demande de passer par la ville, pour voir une dernière fois les lieux où elle a vécu et où elle a été heureuse. C’est l’histoire d’une vie qui, au moment de s’éteindre, retrace son parcours, le raconte, à la fois pour elle-même et pour un autre. À travers le dédale des rues de la ville, au fil des souvenirs qui lui reviennent en vrac, par association d’idées ou grâce aux hasards du trajet, elle se remémore son passé. Pas de chronologie, ni de ligne droite. C’est une flânerie dans les creux du souvenir.

Inspirations et Intentions

L’animation m’a semblé la technique la plus naturelle pour raconter cette histoire, avant tout parce qu’elle permet une grande liberté, tant dans les transitions qu’au sein même des séquences – une liberté en accord avec le fonctionnement de l’esprit : une pensée en amène une autre, la neige se transforme en mousse, les époques s’interpénètrent et le taxi fait le lien à la fois d’un lieu à un autre et d’un temps à un autre.

Grâce à un jeu sur la couleur, je compte évoquer ce mélange de tristesse et de joie qui fait la beauté de la vie. Le film est d’abord entièrement en noir et blanc, avec pour seules touches de couleur les yeux bleus de Suzanne. Puis, petit à petit, dans les souvenirs, certains objets, certains détails se colorent sur son passage. Même si elle ne peut échapper à certaines pensées douloureuses qui la ramènent brutalement au noir et blanc, c’est la volonté de Suzanne d’apporter de la couleur au monde, de se concentrer sur les détails positifs, les petits riens qui font que la vie vaut la peine, même maintenant, même au seuil de la mort. Avec lucidité, sans nier la noirceur, qui doit exister comme contraste nécessaire à la lumière. Et finalement, la couleur et le rire contaminent le présent.

J’imagine deux styles, deux techniques différentes distinguant le présent et les souvenirs : pour ces derniers, du dessin – un dessin où l’on sentirait la texture du papier, avec des traits de crayon esquissés, tremblotants, évoquant quelque chose d’éphémère et de fragile comme la mémoire. Moins léché et « fini » qu’un Disney, je me représente plutôt un style proche de Sempé, à la fois extrêmement détaillé mais donnant en même temps une impression d’inachevé, de croquis capturé sur le vif, avec çà et là des tâches de couleur venant égayer le noir et blanc.

Pour le présent, je vois un style tout autre : du volume, avec un effet de pâte à modeler, à la manière de Mary & Max d’Adam Elliot (qui est pour nous une éternelle source d’inspiration et d’admiration). Je veux qu’on sente la texture et la matérialité des objets et des personnages. Entre les deux temporalités, on change de dimension : on a quitté le souvenir, insaisissable et évanescent, pour rejoindre la rugosité du présent.


Ce film parle certes de la vieillesse et de la mort, mais surtout de la vie. C’est une vie bien remplie qui s’achève, avec son lot de joies et de chagrins, qui ont fait sa richesse et sa beauté. Et, avec le film, cette vie se termine sur « une main tendue, une main ouverte », un dernier échange.